Bloc de navigation Accueil Retour à la page précédemment affichée Titre de l'histoire du Café de la Plage de Bourg de Batz au début du XXe siècle

Bourg-de-Batz — L'histoire du Café de la Plage à Bourg-de-Batz

Aller en haut de page Le Café de la Plage, titre de la chronique

Le lancement par Pichon-Daligaud

À la fin du xixe siècle, Batz s’habitue aux villégiateurs et aux baigneurs.

Outre l’ombre qui manque cruellement sur l’ensemble de la commune, la plage ne dispose d’aucun établissement de boissons. En décembre 1897, le conseil municipal entreprend de poursuivre l’aménagement de la plage Saint-Michel, en proposant la concession « d’emplacements réservés à l’établissement de cafés ou autres activités commerciales »1. La durée maximale de concession est limitée à six ans et la seule limite imposée, en termes de superficie, est qu’il ne puisse en « résulter une trop grande incommodité pour la circulation ».

Le Café de la Plage vers 1902.

Le Café de la Plage, entre le Prieuré et Kéréon, vers 1902. Le poteau au-dessus de la baraque de droite est un amer.
Collection personnelle

À cette époque, Jean-François Pichon, âgé de cinquante ans, envisage d’abandonner le dur métier de tailleur de pierres. Son épouse, Jeanne Hervy, cabaretière dans la rue de la Mairie, le convainc de postuler pour une concession. Celle-ci lui est attribuée et, dès l’été 1898, deux bâtiments démontables, en bois, prolongés chacun par un auvent, dont l’architecture reprend celle des baraques foraines, sont installés sur le terre-plein surplombant la plage.

À la fin de l’été, leur fille, Marie Gabrielle, se marie avec Joseph Daligaud, mécanicien-chauffeur d’automobile chez le comte François de la Rochefoucauld, à Plessé et à Paris. De 1878 à 1884, la famille Pichon avait quitté Batz pour s’installer sur la commune de Chantenay, à la Contrie, où Jean-François Pichon était carrier. Cette carrière était située, près du château des Dervallières qu’habitait François de la Rochefoucauld et où le père de Joseph Daligaud était jardinier. Est-ce à cette occasion que Pichon et Daligaud firent connaissance ?
Au décès de Jean-François Pichon, en 1900, c’est Joseph Daligaud, son gendre, devenu sellier, mais toujours chez le même employeur, qui reprend l’exploitation du Café de la Plage.

Le Café de la Plage en 1905.

Le Café de la Plage en 1905. La baraque de gauche a été remplacée par des toilettes.
Collection personnelle

Fin 1903, le bail du café expire et un nouveau est établi par le conseil municipal : la concession est limitée à soixante mètres carrés, répartis sur une longueur de vingt mètres ; un petit café, nommé « Café de la Plage » doit y être exploité de juin à octobre compris, ouvert de 6 heures du matin à 11 heures du soir ; « les constructions doivent contribuer à l’embellissement et à l’attrait de la plage » et pouvoir être enlevées en fin de bail.

Marie Gabrielle gère le café, Joseph Daligaud continue d’exercer son métier auprès du comte de la Rochefoucauld. Hors saison, le couple réside à Plessé et non à Batz. C’est d’ailleurs à Plessé que naît Anne Daligaud en 1908 ; deux ans plus tard, c’est à Batz que naît sa sœur Paule, en pleine saison, le 14 août 1910.

Pour 1913, le bail est tout d’abord reconduit aux mêmes conditions pour une année, le « Syndicat de la Plage », nouvellement créé « étudiant un autre emplacement et l’édification d’un établissement plus conforme aux règles de l’esthétique »2. Dans un deuxième temps, le conseil municipal demande que les bâtiments soient déplacés de quelques mètres pour être accolés au mur de la propriété Kéréon et libérer ainsi de la place pour l’aménagement du terre-plein. Il exige également de la tenancière du café que soient construits des « water-closets, à ses frais avec la faculté de percevoir une taxe de dix centimes par personne  »3. Ceux-ci avaient été installés avant 1903, en plein milieu du terre-plein, juste devant la villa du colonel Chevalme. Ils seront reconstruits à l’extrémité opposée du café. Mais la guerre retarde ces reconstructions qui ne seront réalisées qu’en 1917.

En même temps, le couple fait construire le chalet « Portadelys  »4 dans lequel il s’installe, au lieudit « Temps perdu », près de la baie du Grand-Mathieu.

Annonce de la vente du Café de la Plage le 21 juillet 1930.

Annonce de la vente du Café de la Plage le 21 juillet 1930.
Archives départementales de la Loire-Atlantique

En 1922, le couple Daligaud-Pichon divorce, mais Marie Gabrielle conserve la gérance du café dont elle assurait déjà l’exploitation. Ce n’est que six ans plus tard, pour la saison de 1928, qu’elle vend le fonds à Louis Marie Ildefonse Compagnon, époux de Pome5 Joseph Hermance Carré.

Le quotidien de madame Daligaud

Entre temps, le Café a vécu quelques mésaventures relatées par la presse. Pâques 1921 voit madame Daligaud confrontée au chahut et à la rancune de deux clients locaux : « Dame Daligaud déclare qu’ayant voulu empêcher Canet de chanter dans son établissement une chanson obssène [sic], cet individu la traita comme du poisson pourri et leva la main sur elle et que, huit jours après, son cousin Camille vint au milieu de la nuit faire le tintamarre à sa fenêtre, en vomissant des bordées d’injures variées »6.

La position du café, en bord de mer, amena son personnel à intervenir dans des opérations de sauvetage. Ce fut le cas en 1922, quand Léon Chesneau, employé de madame Daligaud, aidé du personnel de l’hôtel Ker Dévennek, sauva le matelot Le Floch, dont le bateau, en pleine tempête, privé de gouvernail, vint se briser sur les rochers et disparut dans les flots.

Le lendemain de ce sauvetage, madame Daligaud porte plainte contre « une dame inconnue venue lui emprunter trois maillots de bains pour se faire photographier et qui a négligé de rapporter les costumes »7.

On pourrait imaginer que la réputation du Café de la Plage s’étendait bien au-delà de la presqu’île guérandaise. Un journal de Tours, à 280 kilomètres de Batz, relate en 1925 un fait divers d’importance toute relative, dont madame Daligaud fut victime et qui l’amena à porter plainte, de nouveau : deux panneaux de la devanture du café sont arrachés par l’auto de monsieur Fouillé, charnières brisées, un préjudice de 50 francs8 ! La réalité est plus prosaïque, « l’Effort Social de Tours » et « L’Avenir de Saint-Nazaire », ayant une direction commune, échangeaient des articles...

La période moderne avec Joseph Bihoré

Louis Compagnon, maître d’hôtel de l’hôtel des Voyageurs, et son épouse Pome Carré n’assureront que brièvement la gestion du Café de la Plage. Dès l’été 1930, le fonds est vendu au couple Joseph Bihoré-Louise Pichon, originaires tous les deux du Croisic.

L’évolution du café

En prenant possession du fonds du Café de la Plage, en 1931, Joseph Bihoré souhaite entreprendre des travaux de modernisation du bâtiment et demande au conseil municipal de porter la durée du bail à 20 ou 25 ans, afin d’être certain de rentabiliser son investissement. Cette demande est refusée, mais le conseil accepte de porter la durée du bail à 9 ans, à condition que « les cabinets soient mis gratuitement à la disposition du public, moyennant une subvention qui sera accordée à M. Bihoré, pour la vidange, et [que] le prix de location soit légèrement augmenté »9.
L’incendie de 1933 accélèrera la réalisation des travaux.

Le Café de la Plage vers 1930.

Le Café de la Plage vers 1930, après son déplacement.
On retrouve l’amer à droite du café.
Collection personnelle

« L’époque Bihoré », en dehors de la fonction normale du café, sera marquée par des faits divers dramatiques : noyades et incendie.

Les sauvetages

Le 12 juillet 1934, tôt le matin, deux pêcheurs partant relever leurs casiers discernent un corps flottant près du bord. À leurs appels, madame Bihoré les rejoint pour les aider à pratiquer longuement la respiration artificielle. En vain. À leur arrivée, les docteurs Durbin et Tendron, venus du Croisic, ne pourront que constater le décès. La malheureuse était une femme du pays, souffrante depuis plusieurs mois, et qu’une crise aigüe de neurasthénie mena à cette funeste extrémité.

En 1935, c’est Joseph Bihoré qui s’illustre en tentant, au péril de sa vie, de sauver une jeune fille de 17 ans, originaire du Mans, en villégiature à Kerdréan, qui, ne survit malheureusement pas, malgré les soins dispensés par le maître nageur et deux médecins.

Cette intervention héroïque de Joseph Bihoré sera récompensée par une décoration, que Le Courrier de Saint-Nazaire et de sa Région du 24 octobre 1936 rapporte ainsi :

Samedi soir, à la Mairie de Saint-Nazaire, a eu lieu la remise des récompenses décernées par les Hospitaliers Sauveteurs Bretons.

Cette cérémonie était présidée par M. Blancho, entouré de M. Gorel, secrétaire de la Sous-Préfecture, du Commandant Guierre; de MM. Ramet, président des H. S. B. de Saint-Nazaire ; Bronkhorst, Administrateur de Marine ; Keruel, président du Tribunal de Commerce ; Lebel, directeur du Port ; Tixador, commandant du Port, etc.

BIHORE Joseph (30 ans), cafetier au Bourg de Batz. – Le 5 septembre 1935, une jeune fille tombait des rochers à la mer. Accouru aux appels des témoins, Bihoré, tout habillé, plongea dans un tourbillon. Luttant contre courant et ressac, il aperçu[t] la jeune fille et replongea vainement. Épuisé, il parvint difficilement à sortir de ce trou d’enfer. Bihoré est père de 4 enfants (Médaille de bronze du Gouvernement). Médaille et diplôme d’honneur, prime 100 francs.

L’incendie du 8 mars 1933

Tous les journaux de la région se firent l’écho de l’incendie qui détruisit le Café de la Plage dans la nuit du 7 au 8 mars 1933. Le Courrier de Saint-Nazaire et sa Région du 11 mars 193310 relate en ces termes la catastrophe :

« Dimanche soir, vers minuit, M. Giraud, propriétaire des parcs à coquillages à Batz, rentrant de La Baule avec sa famille, s’aperçut en passant près de la plage, que des flammes s’échappaient du Café de la Plage, inhabité l’hiver, et dont le propriétaire, M. Bihoret, habite Le Croisic ; aussitôt il donna l’alarme dans la ville, et fit prévenir les pompiers, puis il s’en fut au Croisic prévenir le propriétaire.

Le feu prit vite des proportions telles qu’il fut impossible de songer à sauver quelque chose de cet immense brasier, qui trouvait un élément favorable dans la construction entièrement en bois de ce chalet.

Un vent de tempête activait le brasier, portant les flammèches jusqu’au delà de l’Église. Si le vent avait été un peu moins ouest, le Prieuré Saint-Georges, propriété de Mme Vaucourt et Kéréon, y passaient. Les étincelles tombaient comme grêle dans le jardin public. En période de sécheresse, les sapins fussent devenus des flambeaux de belles tailles. Les pompiers, alertés de façon insuffisante, n’arrivaient pas. L’expérience prouve qu’il faudra une sirène d’alarme ou quelque chose d’équivalent.

Dès que les pompiers alertés furent enfin arrivés sur les lieux avec leur matériel, la manœuvre fut rapide et grâce à une bouche du service d’eau toute proche, ils purent immédiatement braquer une lance sur le foyer, de sorte qu’après deux heures de travail, tout danger était conjuré.

De ce beau chalet, où les villégiateurs venaient passer d’agréables soirées, il ne reste plus qu’un amas de bois calciné, de ferrures, de chaises tordues et de pieds de tables en fonte cassés. Quand aux causes qui provoquèrent ce sinistre, c’est jusqu’ici une énigme que l’enquête essaiera de déchiffrer.

Le propriétaire est couvert par une assurance.

Félicitons les braves pompiers de Batz sur-Mer. Ils ont pu éviter de graves complications qui auraient pu se produire par des explosions de gaz, dans le bâtiment, et de cheddite renfermée dans une cabine de la commune, tout près du lieu du sinistre.

M. André Bertrand, maire de Batz, bien que malade, était sur le lieu de l’incendie, réglant lui-même le débit des bouches d’eau qui alimentaient les lances. Le maire ne quitta la place que le dernier, après s’être assuré qu’aucune reprise du foyer n’était possible ».

Deux mois plus tard, le conseil municipal renouvelle le bail du café à monsieur Bihoré, pour une durée de neuf ans, avec effet rétroactif au 1er janvier, et décide l’achat de six costumes complets pour les pompiers. Y avait-il une relation de cause à effet dans cet achat ?

Notre époque...

Pour nous, le Café de la Plage reste associé au royaume de la beurre-sucre, dont le prix restait accessible à nos bourses au pouvoir d’achat limité. De mémoire, le prix passa de 0,80 f. à 0,90 f. en 196511.

Il bénéficiait également d’un atout considérable pour les soirées pluvieuses : un abri !

Le Café de la Plage en 2017.

Le Café de la Plage en 2017.
Photographie Jean-François Caillet

21 août 2017



Notes :
1.C’est cette même année que, sur la plage Valentin, un bâtiment de l’ancien établissement de bains est transformé en « Café de la Plage ».
2.Il ne semble pas que ce projet ait abouti, les baraques ayant subsisté au-delà de cette époque.
3.C’est la version de cette installation qui est représentée sur la troisième vue de cette page.
4.Habité par madame Auvigne, ce chalet sera incendié en 1931, peu avant le Café de la Plage. Le gendre de Joseph Daligaud donna l’alerte, pompiers et habitantes de Batz s’illustrèrent par leur courage dans la lutte contre cet incendie : Nous avons pu voir sur les lieux, pendant l'incendie, de nombreuses femmes, non en spectatrices, mais faisant bravement la chaîne, certaines même puisant l’eau dans la carrière, risquant le rhume par cette nuit froide. Bravo les femmes du Bourg de Batz, la solidarité n'est pas un vain mot chez nous !
5.Sainte-Pome était la sœur de Saint-Memmie, évêque de Châlons-sur-Marne ; un reliquaire se situe dans l’église de Saint-Memmie, dans la Marne. Pome Carré était originaire de Saint-Memmie.
6.L’Écho de la Loire, 21 avril 1921, archives départementales de Loire-Atlantique.
7.L’Ouest-Éclair, 2 septembre 1922, archives départementales de Loire-Atlantique.
8.50 francs 1925 équivalent à environ 40/45 euros 2016.
9.Le Courrier de Saint-Nazaire édition du samedi 28 novembre 1931, archives départementales de Loire-Atlantique.
10.Archives départementales de Loire-Atlantique.
11.Soit l’équivalent d’environ 1,10 euro 2016.