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Le Bourg de Batz aux XIXe et XXe siècles, titre de la page du chalet Ker Lotte Suze devenu Ty Bihan

Histoire du chalet Ker Lotte Suze devenu Ty Bihan.

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L’administratif

Plan de situation du chalet Ker Lotte Suze / Ty Bihan
Archives départementales de Loire-Atlantique

Carrefour des rues de Ker d’Abas et Désiré Guitton, le 10 août 1932.
Source I. G. N.

La situation administrative1 de Ty Bihan est claire en ce qui concerne la construction du chalet, mais l’est beaucoup moins pour le terrain. Initialement, c’est dans une délibération du conseil municipal tenu le 23 novembre 1924 qu’est approuvée la vente « d’une parcelle [qui] mesure en superficie soixante-douze mètres carrés et [dont] M. Mainguy offre à la commune la somme de trois cent soixante francs ».

D’une part, nous n’avons pas trouvé de trace dans les documents cadastraux de cette vente initiale du terrain par la commune et, d’autre part, c’est en 1961 seulement que le transfert de propriété de la commune vers Léon Lambert, troisième propriétaire, est enregistré, pour une superficie de 251 m2 et non 72 m2.

Outre l’enregistrement de la construction fait en 1928, une photographie aérienne, archivée par l’I. G. N.2 et datée du 16 août 1932, valide la présence du chalet bien avant 1961.

Le terrain

Le chalet Ty Bihan était situé dans la zone de Ker d’Abas, dans le prolongement de la rue Vaucourt-Singer, à l’angle est des rues Désiré Guitton et Pierre Loti. Précédemment nommée banalement rue des Sports, la rue Désiré Guitton est ainsi dénommée en hommage au maire qui assura la gestion de la commune, pendant une vingtaine d’années, de 1935 jusqu’à son décès en 1956, avec une interruption forcée pendant la guerre3.

À l’origine, le sol du terrain était une zone de dune, sur laquelle ne poussaient que des herbes rases retenant efficacement le sable.

Le chalet

Le couple Lambert-Rivet au seuil du chalet Ty Bihan, vers 1960.
Collection Jean-François Caillet

Le chalet a été enregistré au cadastre à la date de 1928. Compte-tenu du délai habituel entre la construction et l’enregistrement4, il a dû être réellement construit en 1925, année qui suit l’achat du terrain et qui est celle de la mort dramatique de son propriétaire. Construit sur une parcelle de 72 m2, la surface au sol du chalet peut être estimée à environ 55 m2, étant donné l’espace laissé libre à l’ouest ainsi que la bande le long de la chaussée.

Charles Félix Mainguy, le constructeur, l’a déclaré sous le nom de Ker Lotte Suze, nom ô combien ésotérique dont l’origine est à trouver dans les fin et début des prénoms de ses deux filles, Charlotte et Suzanne5.

En 1941, mademoiselle Joséphine Bossé, de Varades, achète le chalet, elle ne juge pas utile d’en changer le nom et il continue donc de s’appeler Ker Lotte Suze.

Léon Lambert, époux Rivet, à son tour, se porte acquéreur du petit chalet et lui donne en 1961 le nom de Ty Bihan.

Le nom du chalet, Ty Bihan, est particulièrement bien choisi : en breton il signifie maison petite or on l’a vu, composé de deux simples pièces, il est l’une des petites constructions de cette époque6.

Les propriétaires

Charles Félix Mainguy

Charles Félix Mainguy est originaire du Pellerin, petite commune située en bord de Loire à une vingtaine de kilomètres en aval de Nantes. À sa naissance en 1876, son père, âgé de 36 ans, est un modeste journalier.

Vue du site des Chantiers Dubigeon, à Nantes, vers 1985.
Collection Jean-François Caillet

Peu après, début des années 1880, le foyer quitte Le Pellerin et remonte la Loire pour s’établir à Chantenay, commune alors autonome et mitoyenne de Nantes. François Mainguy, le père de Charles, y a trouvé un emploi de garde-port et les fils aînés profitent de l’industrialisation grandissante pour exercer les métiers de serrurier pour l’un et charpentier pour l’autre.

En 1901, après son service militaire, Charles Mainguy épouse Marie Françoise Cassard et, comme nous l’avons vu ci-dessus, le couple aura deux enfants, deux filles, Charlotte et Suzanne, nées en 1902 et 1907.

Comme son aîné, Charles est attiré par la construction navale et il est engagé comme charpentier de marine par les Anciens Chantiers Dubigeon7.

La mort tragique de Charles Mainguy, relatée par le jounal Le Phare de la Loire du 28 août 1925.
Source BNF

Le drame

Charles Mainguy a une fin tragique et surprenante : alors qu’elle prépare les agapes de la Saint Augustin8, Marie Françoise, son épouse, entend le bruit d’un coup de feu. Elle se précipite dans la chambre à coucher où elle découvre Charles, « la tempe droite trouée d’une balle ». Blessure mortelle, le médecin appelé d’urgence ne peut que constater le décès.

Évoquée, l’hypothèse du suicide est écartée, le couple vit sans difficultés d’ordre financier ou autre. De simple ouvrier charpentier, Charles est passé dans la maîtrise comme chef de travaux dans l’entreprise des Anciens Chantiers Dubigeon, entreprise alors centenaire et florissante, dans les dépendances de laquelle ils sont logés. La thèse de l’accident est donc privilégiée, même s’il est surprenant de se tirer une balle dans la tempe en nettoyant un revolver.

Lors des obsèques de Charles Mainguy, le directeur des Anciens Chantiers Dubigeon, M. Launay, rend hommage « aux qualités brillantes qui distinguaient le technicien et rappelle les services qu’il lui rendit dans la reconstruction et la transformation des Chantiers Dubigeon ».

Après cette mort prématurée, la famille conserve jusqu’au début de la Seconde Guerre mondiale Ker Lotte Suze, dont Charles n’a malheureusement pas eu le temps de profiter.

Joséphine Bossé

Réclame de Joséphine Bossé, couturière entreprenante à Varades.
Archives départementales de Loire-Atlantique

Joséphine Marie Célestine Baptistine Bossé naît en 1892, à Varades, au lieudit la Métairie, où son père est alors forgeron. Elle est l’aînée d’une fratrie de cinq enfants. Début 1906, à 13 ans, Joséphine vit toujours dans le foyer familial et est apprentie couturière chez madame Hardouin, une proche voisine, route de Nantes. Quinze ans plus tard, passée la guerre, Joséphine est établie place Jeanne d’Arc où, outre son métier de couturière, elle tient un commerce de vente de tissus9. La benjamine de ses sœurs, Angeline, l’accompagne et est son employée.

Adroite couturière, sachant mettre en valeur et vanter ses qualités, bien que restée célibataire, Joséphine réussit à économiser suffisamment pour acheter, en pleine guerre, le chalet Ker Lotte Suze et goûter ainsi aux plaisirs du bord de mer sitôt la guerre terminée. Varades, située sur la ligne de Chemin de fer de Paris offrait un accès aisé à Batz.

Léon Lambert

À la différence des précédents propriétaires, Léon Lambert n’est pas originaire de la région, mais de la Drôme, plus précisément de Luzerand, petit hameau de Menglon, où il naît en 1898, d’un père cultivateur et d’une mère ménagère.

Louise Rivet et Léon Lambert vers 1960.
Collection Jean-François Caillet

À 20 ans, en 1918, il s’engage pour trois ans et rejoint le port de Toulon où il est réformé pour « faiblesse de constitution ». Il est cependant incorporé dans différents régiments d’infanterie jusqu’en 1921 où il participe à la campagne du Levant10.

Début 1922, il est employé à la Compagnie des Chemins de fer de la Ceinture, à Paris donc, comme homme d’équipe. Détail prémonitoire, il habite alors rue de Nantes ; l’année suivante, il rejoint la Compagnie du P. L. M. en tant que manœuvre.

Le 18 février 1926, Léon épouse Louise Rivet, teinturière. Elle a quitté Nantes et est revenue vivre chez ses parents, au 9 de la rue Montmartre à Saint-Ouen. Elle a divorcé un an et demi auparavant d’Yves Pinson qui exerçait, cela ne s’invente pas, le métier de riveur. De cette deuxième union était né hors mariage un garçon, Roger Jean, en 1925.

Début 1927, le ménage déménage pour s’installer au 30 de la rue Polonceau dans le 18e.

Peu avant Noël 1930, naît un second garçon, Guy Léon, tandis que son père passe à la 14e section d’Infirmiers Militaires. L’année suivante, alors qu’il est âgé de 32 ans, changement complet d’orientation, Léon quitte les chemins de fer pour devenir tapissier.

Le 2 septembre 1939, il est affecté à l’hôpital de campagne de Tain l’Hermitage dans la Drôme. Démobilisé le 12 juillet 1940, il revient à Paris, toujours rue Polonceau, domicile que le ménage quitte pour rejoindre le 7 de la rue du Château Landon, où il réside lors de l’achat du terrain de Batz, en 1961 (1958). Le couple s’installe alors définitivement à Batz et change le nom du chalet de Ker Lotte Suze en un plus conventionnel Ty Bihan.

Au début de l’été 1969, Louise Rivet décède à Batz, le 26 juin, dans le chalet de la rue Désiré Guitton. Léon meurt le lendemain de son anniversaire, le 5 mars 1989 au Croisic, à l’âge de 88 ans.


À 60 ans, après une vie laborieuse, le couple Lambert a pu profiter de sa retraite dans un cadre bien différent de celui dans lequel il vécut.


Épilogue

Aujourd’hui, le chalet Ty Bihan initial n’existe plus, il a été détruit en 2024 et remplacé par une maison anonyme plus vaste et de style plus moderne.

10 avril 2026



Notes :
1. ↑ En France, le cadastre est la représentation officielle des propriétés foncières. Sa fonction est essentiellement fiscale, il identifie parcelles et propriétaires afin de calculer les impôts fonciers et tout changement y est transcrit. Terrains et bâtiments y sont enregistrés séparément.
2. ↑ I. G. N. L’Institut national de l’information géographique et forestière est un établissement public à caractère administratif ayant pour mission d’assurer la production, l’entretien et la diffusion de l’information géographique de référence en France.
3. ↑ En mai 1935, l’équipe de Désiré Guitton est élue une première fois pour administrer la commune. Plus estimé par la population que par le régime de l’État français, Désiré Guitton est révoqué de son poste de maire, le 3 mars 1941, par l’amiral Darlan, faisant alors office de ministre de l’Intérieur, au motif qu’il « a sciemment détourné des bons d’essence de leur destination ». À la Libération, son électorat lui renouvelle sa confiance et il retrouve le rôle de maire qu’il occupe jusqu’à son décès, en 1956.
4. ↑ En règle générale, un délai de deux ou trois ans s’écoule entre l’événement physique et son enregistrement au cadastre. Dans certains cas, ce délai peut être beaucoup plus long.
5. ↑ Rappelons qu’à cette époque, aucun système de numérotation des parcelles n’était défini pour cette zone de dunes et seuls les noms donnés aux chalets permettaient un repérage.
6;. ↑ Une autre construction, l’Atlantide, rue des Parcs, à quelque 350 mètres de Ty Bihan occupe la totalité de la parcelle sur laquelle elle a été édifiée, soit environ 40 m2. Il faut préciser qu’elle n’était à l’origine qu’un local utilisé par les carriers pour abriter leurs outils.
7. ↑ Les Chantiers Dubigeon sont une vénérable entreprise de construction de navires. Créée au xviiie siècle par Julien Dubigeon, elle devient les Chantiers Dubigeon au xixe siècle. Rachetée en 1914 par les Ateliers et chantiers de la Loire, elle perdure sous le nom des Anciens Chantiers Dubigeon et conserve son autonomie.
8. ↑ La saint Augustin est fêtée le 28 août, date de son décès. Léon XIV est fils spirituel de Saint Augustin.
9. ↑ Arthur Rouzeau à Ker Avel, les Wolkowitz aux Pagures, tous deux sur la plage Valentin, ainsi qu’Angèle Étourneau à Ker Angèle sur la plage Saint-Michel, tenaient également des commerces de tissus.
10. ↑ En 1920, profitant de la dislocation de l’Empire ottoman au traité de Sèvres et de l’échec de la monarchie de Fayçal, la France envoie ses troupes au Liban et en Syrie. Elle obtient un mandat de la Société des Nations sur le Liban et la Syrie.


-  © Jean-François Caillet 2008-2022  - 

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